Une compassion désepérée

par Christian Gattinoni

Christian Gattinoni rédacteur en chef, est membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art, enseignant à l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles de 1989 à 2016, plasticien et curateur Site personnel en tant que photographe

 

Par Christian Gattinoni, octobre 2002

   Les corps dans la peinture de Roland Buraud ont la teneur de linceuls en suspens sur le fond monochrome sombre. Chaque toile de très grand format est barrée par une telle présence corporelle qui occupe le centre le plus large du tableau. Chacune se trouve dans la position d'une moderne descente de croix.

   Cependant la spiritualité qui baigne l'ensemble est proprement laïque.

Aucun espoir d'au-delà, mais la toute présence de la vie dans son impossible. Si un univers littéraire trouve ici une traduction c'est celui de Beckett.

Nous sommes en "Fin de partie" d'une tragédie forcément individuelle. Le dialogue des présences est réduit à sa plus simple expression. En disparition lente, fusionnelle. Un corps arqué sur sa solitude ne converse dans l'inversion des formes qu'avec son ombre portée qui semble assumer indépendamment son potentiel charnel.

   D'autres corps parcellaires viennent se poser en croix, se pencher, s'abîmer sur les figures centrales. Leur mouvement global en arc complémentaire semble manifester une empathie physique. Ils sont tout entiers dans ce geste qui les courbe vers le grand corps tendu comme un gisant. Les brouillons de visages sont laminés par des traits peints qui leur confèrent une présence fantômale. Le corps principal s'affirme plutôt comme masculin quand les petites formes qui les crucifient de leur présence consolatrice se revendiquent de restes de féminité. Non pas des pleureuses, impossibles dans cette atmosphère de haut silence, mais des déplorantes.

   Les espaces en aplats sombres des fonds matérialisent cet abîme silencieux qui impose respect ou effroi au spectateur. La haute stature des toiles, le rapport de quasi-égalité des tailles entre la figure principale et le corps du regardeur le tiennent à cette distance de respect. L'impression de violer une intimité douloureuse justifie l'effroi. Le mélange des deux suscite une réelle fascination qui interroge chacun sur son vieillissement, sur sa fin de vie, sur la nécessaire tendresse des corps, sur l'irrémédiable propension qui pousse encore un corps contre un corps, pour un supplément non d'âme mais de contact peau à peau, de dépouille à dépouille.

 

   La peinture a cette fragilité épidermique qui frissonne de ces présences rémanentes. La nouaison des corps qui hantent les arrière-saisons de la vie tente cet acharnement compassionnel, comme une thérapie de la dernière chance, celle du projet qui fait oeuvre dans les infimes variations de ces situations humaines d'une extrême tension. Au crépuscule des corps.

                                                                            Exporevue, magazine, art vivant et actualité

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